Cafardeux ?
« C’était la nécessité, que j’éprouve souvent, de dépouiller le monde de tout ce qui m’entoure et d’exister par en-dessous, sans objets, sans personne, sans lumière, sans bruit. C’était mon besoin de déployer un éternel édredon qui recouvrirait toute chose, condamnerait le ciel, boucherait ma fenêtre et ferait de l’univers, un jeu d’insecte. »
Voici le second roman de Rawi Hage après « De Niro’s game » ; véritable chef-d’œuvre d’écriture bien que…. comme son titre l’indique, extrêmement cafardeux.
Le narrateur, immigré à Montréal, a raté sa tentative de suicide (ce qui ne le dérange pas tellement, c’était juste une “expérience”). Contraint de suivre une thérapie, il erre dans un Montréal enneigé et glacial, à la recherche d’argent, de nourriture, de travail et d’amour. Pour survivre, il se prend pour un cafard, « un insecte à antennes avec plusieurs pattes qui peut ramper partout, entrer chez les gens, s’installer, regarder la télé et même voler ». Un air de déjà-vu en littérature ? « La métamorphose » de Kafka a certainement pu inspirer l’auteur, bien qu’il parvienne à créer son propre style romanesque ; l’univers des insectes règne comme une métaphore filée à tel point que le lecteur en arrive par moments à confondre les humains avec les cafards, cette multitude de petites bêtes répugnantes qui accompagnent le narrateur. On ne peut qu’être sous l’emprise de l’écriture de Rawi Hage : un style soutenu, fort, percutant, mais aussi complètement décalé avec la personne ordurière qu’est le narrateur. Un récit qui aborde plusieurs thématiques : les troubles psychologiques, la déchéance, et surtout ce choc des cultures, omniprésent. On retiendra le thème des immigrants qui transportent en eux les drames de leur pays natal, sans toujours pouvoir les partager avec la communauté d'accueil… Beaucoup se reconnaitront dans ce récit bouleversant et si dénué de morale. Un roman qui rassemble plusieurs genres littéraires, une sorte de panachage entre l’absurde, l’existentialisme et un brin de fantastique. Ce récit remue… Si le personnage peut sembler amoral et choquant pour certains lecteurs, il n’en demeure pas moins très attachant. Un « cafard » qui ne peut laisser indifférent…
Malaké Chaoui, Responsable librairie française chez Antoine